L’exercice était risqué, tant les attentes étaient nombreuses. Pendant près de 2h30 hier soir, Emmanuel Macron a développé les grands lignes de l’impulsion qu’il souhaite donner à son quinquennat, après 3 mois de Grand débat. Parmi les sujets chauds sur lesquels le président a tenté d’apporter des réponses, hier soir : la baisse des impôts, le maintien de l’âge légal de départ à la retraite, l’augmentation du montant plancher des pensions de retraite, le maintien de la réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF)… Mais aussi l’intégration d’une dose de proportionnelle aux élections législative, ou encore la baisse du nombre de parlementaires. Tous ces sujets avaient largement été abordés, dans le cadre du Grand débat. Certains faisaient même l’objet de nombreuses “contributions spontanées” des citoyens, dans le cadre de la consultation menée jusqu’à la mi-mars.

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Pour exemple, parmi les centaines de milliers de contributions issues des réponses aux questions ouvertes, 27,8% des participants proposaient de taxer davantage les hauts revenus et 10,3% de rétablir l’ISF. Seuls 4,8% d’entre-eux évoquaient par ailleurs la possibilité d’augmenter le nombre de tranches d’imposition. Force est de constater que certains des sujets largement plébiscités par les répondants au questionnaire du Grand débat n’ont tout bonnement pas été abordés par le président, lors de son allocution d’hier. Un exemple parlant : la TVA, évoquée par 18% des répondants au volet fiscalité et dépenses publiques de la consultation. Emmanuel Macron ne l’a pas du tout évoquée… Mais aussi et surtout la transition écologique, deuxième thème du Grand débat en nombre de répondants (134.177 contributeurs), derrière le volet fiscalité (152.477 répondants). La taxe carbone, qui avait mis le feu aux poudres en fin d’année dernière, n’a quant à elle même pas été effleurée… Tour d’horizon des sujets facheux qu’Emmanuel Macron a pris soin d’éviter.

La transition écologique : grande absente du discours

Pourtant jugée comme “la plus urgente et la plus impérieuse” des transitions par Emmanuel Macron lui-même, l’écologie n’a pas fait figure de priorité hier soir. Le sujet, déjà absent des premières pistes qui avaient fuitées du premier discours annulé du 15 avril, n’a été que très brièvement abordée par le chef de l’État. Tout juste a-t-il proposé la création d’un “Conseil de défense écologique qui réunira le Premier ministre, les principaux ministres chargés de cette transition (…) que je présiderai de manière régulière pour à la fois prendre les choix stratégiques et mettre au cœur de toutes nos politiques cette urgence climatique”… La mesure a toutefois le mérite de viser à mobiliser tous les ministres (économie, budget, agriculture, etc.) autour du thème.

A cette annonce, Emmanuel Macron ajoute la création d’une convention citoyenne de 250 personnes pour imaginer de nouvelles mesures… Si certains, comme Mathieu Orphelin, ancien député marcheur et proche de Nicolas Hulot, reconnaissent que ces quelques points “valent mieux qu’une absence de mesure”, ils regrettent pour beaucoup l’absence de mesures concrètes. Rien sur le tri et le recyclage de nos déchets (82% des répondants à la consultation en ligne faisaient des propositions dans ce sens). Rien sur l’utilisation des pesticides (26,1% des contributions spontanées suggéraient d’en réduire l’utilisation) ou la pollution… Rien de plus sur la mobilité ou la transition énergétique des logements. Pour beaucoup, Emmanuel Macron a manqué son rendez-vous avec les Français, sur ce point.

TVA : rien sur la baisse ou les produits de première nécessité

Autre grand sujet abordé par les contributeurs à la consultation (18% des répondants avaient formulé des propositions sur le thème) : la taxe sur la valeur ajoutée (TVA). La TVA et sa diminution n’ont pas du tout trouvé leur place dans les annonces d’Emmanuel Macron. De même, et plus précisément, la baisse de la TVA sur les produits de première nécessité, qui était plébiscitée par près de 13% des contributeurs au Grand débat, n’a pas été abordée par le locataire de l’Élysée.

Courant janvier, pourtant, Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie, ne s’y était pas spécialement montré opposé. « Je suis ouvert à toutes les propositions. Qu’il y ait un manque de cohérence sur les taux de TVA c’est absolument évident », avait-il notamment déclaré, au micro de France Inter. Néanmoins, son collègue de Bercy Olivier Dussopt, Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Action et des Comptes publics, s’était quant à lui montré plus mesuré, estimant qu’une telle décision ne serait pas “très efficace” pour augmenter le pouvoir d’achat. Tout comme son ministre de tutelle, Gérald Darmanin, évoquant une idée pas “facile à mettre en oeuvre”.

Les “80 km/h” : circulez, il n’y a rien à voir

Les automobilistes avaient des raisons de croire à son abandon, ou a minima, à son aménagement. Et pourtant, l’impopulaire mesure des “80km/h”, dont l’abandon était plébiscité par 7,9% des répondants à la consultation en ligne, est presque sortie renforcée de la conférence de presse post-Grand débat d’Emmanuel Macron, jeudi soir à l’Elysée. Et pour cause, le président n’en a pas soufflé un mot. La mise en place des 80km/h, en juillet 2018, avait pourtant contribué à cristalliser la colère des Gilets jaunes. Elle suscite également le rejet de nombreux élus locaux, et divise au sein-même de la majorité.

Evoquant “une connerie” en privé, Emmanuel Macron s’était montré favorable à une application des 80km/h à la carte dans les territoires, décidée par les acteurs locaux. “Il faut, ensemble, que l’on trouve une manière plus intelligente de le mettre en oeuvre”, avait reconnu le président lors du Grand débat. De façon surprenante, cet engagement à même d’apaiser certaines colères n’a pas été mentionné jeudi soir à l’Elysée. Une victoire pour Edouard Philippe, ardent défenseur des 80km/h, auxquels il attribue les 116 vies épargnées sur la route, en 2018. La limitation de vitesse n’est pas sauvée pour autant. Son efficacité doit faire l’objet d’une évaluation au 1er juillet, un an après son entrée en vigueur.

Violences policières : l’exécutif ferme les yeux

C’est aussi un des sujets qui auraient pu être abordés par le président de la République. Dès le début de son allocution, d’ailleurs, celui-ci a regretté la “récupération” du mouvement des Gilets Jaunes par les “violences de la société”. Pêle-mêle, il a énuméré l’antisémitisme, l’homophobie, les attaques contre les institutions, les journalistes, mais également contre les “forces de l’ordre”. “Je ne cède rien à ceux qui détruisent les institutions, veulent le pire, au fond veulent l’émeute. » a-t-il souligné. En revanche, le chef de l’Etat est resté muet sur les violences subies par les manifestants Gilets jaunes.

Pourtant, d’après le journaliste indépendant David Dufresnes, qui compile sur son compte Twitter les violences policières, 716 cas ont été signalés jusqu’à aujourd’hui. Parmi eux, 1 décès, 262 blessures à la tête (dont 23 éborgnés), 60 blessures aux membres supérieurs (dont 5 mains arrachées) ou encore 104 blessures aux membres inférieurs. D’ailleurs, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) a reçu 433 signalements de violences au 24 avril. La police des polices enquête actuellement sur 220 d’entre eux.

Des actes que n’a donc pas choisi d’aborder Emmanuel Macron lors de son discours d’hier, lui qui, interpellé par une Gilet jaune à Gréoux-les-Bains le 8 mars, a même affirmé « refuser » de parler de « répression » ou de « violences policières ». Au coeur de la question, on retrouve l’usage excessif du lanceur de balle de défense (LBD), cette arme anti-émeute utilisée par les forces de l’ordre, et que la France doit d’ailleurs désormais importer sous l’appellation « armes de guerre », comme l’a révélé cette semaine le Canard enchaîné.

Source : CAPITAL