Mémoire aux Attentats de 2015 : “42% des élèves musulmans ne se sont pas sentis concernés par la minute de silence” -

Mémoire aux Attentats de 2015 : “42% des élèves musulmans ne se sont pas sentis concernés par la minute de silence”

Si les islamistes luttent de façon acharnée contre le droit de critiquer la religion, c’est parce qu’ils se savent en position de force.

Le 16 octobre 2020, un jeune réfugié tchétchène décapitait un enseignant d’histoire-géographie d’un lycée des Yvelines, pour avoir présenté à ses élèves des dessins de Mahomet. Parmi les dessins montrés dans le cadre de ce cours sur la liberté d’expression, figurait apparemment la fameuse couverture «Tout est pardonné» que Charlie Hebdo a publiée le 14 janvier 2015 après l’attentat islamiste qui a coûté la vie à douze personnes.

Figurait aussi un dessin satirique publié à l’intérieur de ce même journal le 19 septembre 2012 à la suite des violences qui, à l’époque déjà, étaient survenues dans le monde musulman et avaient coûté la vie à plus d’une cinquantaine de personnes (dont plusieurs diplomates américains), en lien avec un court-métrage accusé de blasphème et d’offense aux sentiments religieux des musulmans.

Si en France comme plus généralement en Occident –mais aussi ailleurs, du Nigeria au Pakistan– les islamistes, terroristes ou non, luttent de façon si acharnée contre la liberté de blasphème, c’est vraisemblablement parce qu’ils savent que sur ce terrain, ils sont en position de force. De fait, en France, des proportions non négligeables de musulman·es –et singulièrement les plus jeunes générations– tendent à exprimer des valeurs qui sont en contradiction frontale avec les valeurs libérales de la plupart des autres Français·es. Ce fait, certes dérangeant, est bien établi: il conviendrait donc de cesser de l’esquiver.

Les opinions sur l’attentat contre Charlie dans les lycées français

En 2016, un an après l’attentat contre Charlie Hebdo, au sein d’un groupe de recherche, nous avons étudié les attitudes et valeurs politiques et religieuses de près de 7.000 élèves de seconde, dans vingt-trois lycées publics de quatre académies de France métropolitaine. Dans l’ouvrage issu de cette recherche, La Tentation radicale – Enquête auprès des lycéens (2018), j’analyse plus particulièrement les réactions des élèves du second degré à l’attentat de janvier 2015 contre le journal satirique.

Nous avons d’abord interrogé ces lycéen·nes sur leur opinion à propos des auteurs de l’attentat de janvier 2015: «Quand tu penses aux auteurs de ces attentats, quelle est ta réaction?» À cette question, la plupart a répondu «Tu les condamnes totalement» (68%), loin devant «Tu les condamnes mais tu partages certaines de leurs motivations» (10%), «Cela te laisse indifférent» (9%) et «Tu ne les condamnes pas» (5%), les autres élèves n’ayant pas répondu (8%). Au total, 24% de ces élèves (10 + 9 + 5) ont donc déclaré qu’ils ne condamnaient pas totalement les auteurs des attentats de janvier 2015.

Le taux de non-condamnation totale des auteurs de l’attentat, qui n’est «que» de 14% chez les élèves s’autodéclarant sans religion et «que» de 17% chez les élèves chrétiens, s’élève à 45% chez les élèves musulmans. D’après cette enquête, près de la moitié de ces derniers ne condamnent donc pas totalement les auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo.

17% des élèves sans religion et chrétiens, et 42% des élèves musulmans ne se sont pas sentis concernés par la minute de silence.

Nous avons ensuite posé aux lycéen·nes une seconde question, sur leur degré d’implication émotionnelle dans la minute de silence organisée en hommage aux victimes: «À la suite de ces événements, une minute de silence a été organisée dans les écoles. T’es-tu senti(e) concerné(e)?» La plupart des élèves ont déclaré s’être sentis «très» ou «assez» concernés (69%), plutôt que «pas tellement» ou «pas du tout» concernés (25%), les autres ne répondant pas (6%).

Là encore, la proportion d’élèves qui ne se sont pas sentis concernés par la minute de silence, qui n’est «que» de 17% chez les élèves sans religion et chez les élèves chrétiens, s’élève à 42% chez les élèves s’autodéclarant musulmans. Dans ce contexte, on comprend que la minute de silence en hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo ait pu être contestée –ou n’ait pas pu se tenir– dans un certain nombre d’établissements.

Les dessinateurs de Charlie Hebdo «l’ont cherché»

La cinquantaine d’entretiens individuels et collectifs que nous avons réalisés avec certains des 7.000 élèves nous ont aussi permis de recueillir directement leur parole. L’expression qui est revenue le plus souvent est que, par contraste avec les victimes des attentats de novembre 2015, les dessinateurs de Charlie Hebdo «l’ont cherché», «l’ont un peu cherché», «l’ont bien cherché», «ont provoqué» ou «ont abusé».

De fait, de nombreux élèves condamnent moralement la publication des dessins de Mahomet comme une forme d’irrespect, un «manque de respect» envers la religion musulmane, mais aussi envers les croyant·es, leur identité et leur sensibilité. Dans cette optique, critiquer la religion ou se montrer irrévérencieux à son égard, «c’est comme si on s’attaquait à nous. À notre personnalité». «Juger une religion, nous disait un élève, c’est comme se moquer du physique de quelqu’un en fait.» Un autre élève déclarait ainsi: «J’aime pas les gens qui se moquent de la religion. Les humoristes. C’est même pas des hommes. C’est rien.»

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