« Marlène Schiappa n’a aucune réponse sur l’assassinat de Jessyca » selon Giovanna Rincon

Dans la nuit du 20 au 21 février, Jessyca Sarmiento, une femme prostituée, trans et originaire du Pérou est morte fauchée par un automobiliste au bois de Boulogne. TÊTU a interrogé Giovanna Rincon, directrice d’Acceptess-T et militante au Strass, qui appelle les pouvoirs publics à sortir du silence.

TÊTU : À la suite du décès de Jessyca Sarmiento, la police a ouvert une enquête pour homicide volontaire. Pour quel motif quelqu’un aurait-il voulu s’en prendre à cette femme ?

Giovanna Rincon : À ce stade de l’enquête, nous n’avons pas encore de précisions techniques sur la procédure judiciaire. En revanche, ce que nous avons eu comme informations par le biais des personnes que l’on a rencontrées depuis vendredi, c’est que la situation de violence remonterait à plusieurs semaines. Ces témoignages laissent penser que la personne qui a assassiné Jessyca avait eu de gros conflits avec deux personnes transgenres le soir même, avant l’assassinat. Pour se venger, il aurait décidé de tuer la première personne qui a croisé son chemin, et ça a été Jessyca. C’est une théorie intracommunautaire, mais je rappelle que ce n’est pas un cas isolé, c’est plutôt quelque chose qui se répète dans le milieu du travail du sexe. Pour beaucoup de personnes transgenres assassinées dans le monde, c’est le même mécanisme : il y a une méprise, une recherche de rapports sexuels sans payer ou par la force, et s’il y a une résistance la réponse est la violence voire l’assassinat.

Acceptess-T avait accompagné Jessyca Sarmiento en lui délivrant des cours de français. Que sait-on de son parcours ?

Nous n’avons pas encore la date précise de son arrivée en France depuis le Pérou. Jessyca est arrivée chez Acceptess-T il y a plus de quatre mois, elle cherchait un accompagnement durable qui réponde de façon concrète à ses demandes, ce qu’elle n’avait pas obtenu dans d’autres structures. Par la documentation qu’elle nous a apportée et ce qu’elle nous a raconté, on sait qu’elle avait déjà été suivie par l’Amicale du Nid [association abolitionniste de la prostitution, ndlr]. Quand elle est arrivée, elle avait déjà été notifiée d’une obligation de quitter le territoire français, or elle était porteuse d’une maladie chronique, elle aurait pu être régularisée pour raisons de santé. Au sein de l’association, elle s’est portée volontaire pour s’investir dans les projets culturels, faire la cuisine. Cela démontre qu’elle avait trouvé un endroit qu’elle identifiait comme une famille, un lieu d’accueil, un espace où elle se sentait moins seule et où elle pouvait apporter, créer, apprendre et se sentir autonome.

Y a-t-il eu une augmentation du nombre de travailleuses et travailleurs du sexe assassinés ces dernières années ? Selon vous, y a-t-il un lien avec la loi de pénalisation du client de 2016 ?

Au cours de la dernière année, en 2019, il y a eu dix cas. Il ne faut pas non plus que les assassinats invisibilisent les cas de désocialisation et de tentatives de suicide provoqués par la perte d’autonomie sociale. Par exemple, l’année dernière, Paula Gretchen, que nous avons accompagnée avec Acceptess-T, s’est jetée dans la Seine pour tenter de se suicider [elle est toujours en vie, ndlr]. En ce qui concerne les assassinats, ces chiffres sont complètement hallucinants. Nous n’avions jamais connu de situation aussi évidente de mise en danger des personnes.

La sociologie des personnes assassinées montre qu’elles ne font pas partie des personnes victimes de la traite. Ce sont des personnes qui subissent la désocialisation et la perte de revenus, ce qui démontre que ce sont des victimes collatérales de la loi, dont l’objectif est la disparition de la traite. Si ce n’est pas à cause de la loi, du stigmate, de l’isolement, de la précarisation, de la nécessité de se cacher, ce que je souhaiterais, c’est que l’État nous dise : qu’est-ce qui tue ces personnes ? Qu’ils nous disent pourquoi il y a autant d’assassinats, autant de violences à l’intérieur de nos communautés de travailleuses du sexe.

Depuis le meurtre de Vanesa Campos en 2018 notamment, les associations de travailleuses et travailleurs du sexe tentent d’alerter sur les assassinats qui touchent leur communauté. Avez-vous eu une réaction ou même un début d’écoute du côté des pouvoirs publics ?

Pour la deuxième fois, malgré la douleur, le désespoir et la tristesse, nous avons réussi à mobiliser nos énergies et nos savoirs pour organiser nos méthodes de résistance, médiatiser le sujet et alerter l’opinion publique. Ce qui est terrifiant, c’est qu’en face, si on écoute les institutions, c’est habituel, ils nous disent que la loi sera effective dans la durée, comme s’ils avaient intégré que c’était normal qu’il y ait des morts, sans se remettre en question. Marlène Schiappa n’a aucune réponse sur l’assassinat de Jessyca, pas plus que sur Vanesa Campos. En ce moment, elle est plus occupée à faire campagne pour les municipales qu’à faire le travail pour lequel elle est payée au secrétariat d’État à l’Égalité femmes-hommes et à la Lutte contre les discriminations. Qu’elle vienne au bois de Boulogne à l’endroit où la personne a été tuée, qu’elle écoute les personnes concernées, pour créer des stratégies de lutte contre ces violences. En écoutant la parole des travailleuses et travailleurs du sexe, pas exclusivement celle des prohibitionnistes.

Que pourraient faire les pouvoirs publics pour enrayer ce phénomène ? La communauté LGBT+ a-t-elle également son rôle à jouer ?

Il va falloir que l’État prenne ses responsabilités vis-à-vis de la sécurité de tous, y compris des clients. Aujourd’hui le débat est idéologique : les clients seraient coupable des violences. Il y a un jugement de valeur et une condamnation des personnes. Nous attendons que dans les lieux tels que le bois de Boulogne, la sécurité des personnes qui y viennent pour exercer soit garantie. Il faudrait que l’État arrête l’application de la loi au vu de la situation de crise qu’on connaît aujourd’hui, qu’on arrête les contrôles, qu’on arrête de faire peur aux gens, pour que la sécurité de toutes les personnes sur les lieux de prostitution puisse être assurée.

De son côté, la communauté LGBT+ ne doit jamais oublier son histoire, passée et présente, notamment son histoire présente parce que c’est là qu’aujourd’hui il y a des morts. Il doit y avoir une prise de conscience collective pour pouvoir agir. Aujourd’hui, il y a à l’intérieur des mouvements féministes et LGBT+ des positionnements exclusivistes qui refusent de reconnaître les réalités des femmes trans, qui refusent de voir ce qui amène à la violence, ce sont aussi leurs positions prohibitionnistes. Dans le mouvement LGBT+, aux élections municipales comme législatives, il est important de savoir pour qui on va voter, de reconnaître qui sont vraiment nos alliés dans les institutions. On nous dit que la loi garantit la dignité des personnes, or nous les personnes concernées, nous les femmes trans migrantes, avons la preuve avec le sang des morts que c’est faux. Le temps est venu pour un dialogue, mais pas un dialogue de sourd : notre parole aussi doit être écoutée.

Crédit photo : 

Source : TETU

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