Marlène Schiappa : « Les femmes et les hommes ne vivent pas le même confinement ! » -

Marlène Schiappa : « Les femmes et les hommes ne vivent pas le même confinement ! »

Sondage à l’appui, la secrétaire d’État redoute un « épuisement silencieux » des femmes, qui assument toujours l’essentiel des tâches domestiques.

Préparation des repas, ménage, lessive, aide aux devoirs… Les Françaises travaillent autant à l’extérieur ou en télétravail que les hommes, pourtant elles continuent d’assumer l’essentiel des tâches ménagères et éducatives, considérablement augmentées par le confinement. Les résultats d’un sondage, réalisé les 8 et 9 avril par l’Institut Harris Interactive à la demande du secrétariat d’État chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes, révèlent que 58 % des femmes estiment passer plus de temps que leur conjoint à assumer l’ensemble des charges domestiques en cette période critique. Une inégalité qui évolue très lentement depuis trente ans (la part du temps domestique pris en charge par les femmes était de 71 % en 1986), et qui fait craindre à Marlène Schiappa un « épuisement silencieux » des femmes, en particulier des mères, particulièrement sollicitées depuis que les familles vivent assignées à résidence. Entretien.

Les inégalités persistent pendant le confinement. Est-ce vraiment une surprise ?

Marlène Schiappa : En effet, l’étude que nous avons commandée à Harris démontre une répartition inégalitaire des tâches domestiques dans les couples pendant le confinement. Je n’ai pas été surprise. Mais les détails de ce sondage font apparaître des choses intéressantes : non seulement 58 % des femmes en font plus que leur conjoint, mais 54 % des femmes consacrent plus de deux heures par jour aux tâches domestiques ou éducatives, contre seulement 35 % des hommes. Votre confinement n’est clairement pas vécu dans les mêmes conditions si vous passez autant de temps à faire la lessive, la vaisselle, à préparer les repas et à vous occuper des enfants ou, au contraire, si vous « profitez » de cela et bénéficiez du ménage fait par l’autre. Statistiquement, les femmes et les hommes ne vivent donc pas le même confinement !

Nous pouvons voir pléthore d’articles conseillant de profiter du confinement pour se mettre au yoga, relire la Pléiade… Mais la majorité des femmes n’en ont évidemment pas le temps, prises par ce travail non rémunéré. La fin de la cantine a un impact négatif sur le budget des familles les plus modestes, cela a été souligné. Mais on oublie cette réalité : dans 63 % des familles, les repas sont principalement préparés par les femmes pendant le confinement, selon notre étude. Quand vous passez d’un repas par jour à trois à la maison, plus les goûters, cela fait autant de menus à penser, de préparations, de vaisselle, de tables à mettre, de courses… Cela prend un temps fou. À cela s’ajoute une charge mentale démultipliée, car ce sont en majorité les femmes qui gèrent les plannings, entretiennent le lien avec les enseignants, règlent les disputes entre les enfants, maintiennent les contacts avec la famille, prennent des nouvelles, passent les coups de fil… La majorité des aidants familiaux sont des aidantes. Au-delà de la question du Covid-19, je crains vraiment un épuisement silencieux de nombreuses femmes à la sortie du confinement, par accumulation de tâches professionnelles et domestiques.

Les cas de burn-out parentaux risquent de se multiplier.

Le mouvement de prise de conscience sans précédent des inégalités entre hommes et femmes observé depuis deux ans n’a eu qu’un faible impact…

La question des tâches domestique reste un énorme tabou, héritage historique décrypté notamment par Élisabeth Badinter qui évoquait la « volonté de puissance » des femmes au XVIIIe siècle quand les plus aisées ont repris la responsabilité de l’éducation des enfants. Mais les Français apprécient très peu que les politiques se mêlent de leur vie familiale, contrairement aux pays nordiques. Il est frappant de relever un paradoxe : les femmes se plaignent peu publiquement de ces inégalités. Ce sondage montre que 20 % des femmes se disent insatisfaites alors que 96 % des hommes sans enfant se déclarent très contents de cette répartition des rôles… On comprend pourquoi ! Mais paradoxalement, derrière cette satisfaction affirmée, un tiers des couples disent que cela crée des désaccords et des disputes, surtout quand ils ont des enfants. Est-ce que les femmes se déclarent satisfaites parce qu’elles ont envie de faire le ménage, intégré cette contrainte, considèrent qu’elles font mieux le travail, ou parce qu’elles s’épargnent ainsi des querelles ? Ces questions méritent d’être débattues sans tabou.

Aujourd’hui 49 % des femmes travaillent à l’extérieur ou télétravaillent, tout en devant assumer ces charges. Pensez-vous que leurs employeurs en aient suffisamment conscience ?

J’ai présidé le réseau « Maman travaille » pendant dix ans, et nous avons essayé de faire comprendre que le télétravail n’était pas un mode de garde. Il est totalement illusoire de penser que dans les conditions actuelles, on pourrait travailler à 100 % et en même temps s’occuper de ses enfants à 100 % en leur apprenant les mêmes choses qu’à l’école. Ce n’est matériellement et temporellement pas possible. Si nous ne lâchons pas un peu de lest sur nos exigences, les cas de burn-out parentaux risquent de se multiplier.

Cette inégale répartition des tâches domestiques induit par ailleurs une inégalité dans les conditions de travail entre les femmes et les hommes. Quand vous devez travailler et gérer l’intendance et les devoirs trois heures par jour, vous n’êtes pas dans la même situation au travail que celui qui n’y consacre que vingt minutes. Il y a donc un risque pour la carrière des femmes pendant le confinement, de voir les inégalités professionnelles se creuser davantage. La nouveauté, c’est que de nombreux employeurs télétravaillent eux aussi, avec leurs enfants. Nous recevons également beaucoup de témoignages d’hommes confinés dont l’épouse travaille à l’extérieur, à l’hôpital ou dans un magasin : certains se sont mis à assumer du jour au lendemain toute l’intendance à la maison, 7 jours sur 7.

Sur les devoirs des enfants, la distorsion de perception que montre ce sondage est intéressante : 56 % des femmes disent qu’elles organisent principalement le travail des enfants, mais les hommes, eux, pensent que la répartition est égalitaire. En réalité, souvent les mères organisent l’agenda, se connectent aux sites, impriment ou recopient les documents nécessaires, corrigent avec les enfants, téléphonent à la maîtresse… Et les pères interviennent sur telle ou telle matière spécifique. Ce sont évidemment des statistiques et des moyennes, il y a des cas minoritaires de couples dans lesquels l’homme fait presque tout, et de couples égalitaires, heureusement. Il y a aussi du positif : d’anciennes études ont montré que seuls 10 % des hommes s’impliquaient habituellement dans les devoirs de leurs enfants. Cela montre clairement que certains ont pris de nouvelles habitudes, en redistribuant les tâches, en s’impliquant davantage pendant le confinement.

Une nouvelle solidarité au sein des couples peut faire partie du « monde d’après »

Comment éviter cet « épuisement » des femmes dans les semaines à venir, alors que le confinement va se prolonger au moins jusqu’au 11 mai ?

D’abord, finissons-en avec les injonctions du « confinement Instagram », où l’on diffuse un idéal inatteignable de mère parfaite, chic et maquillée dès le matin, qui cuisine des gâteaux élaborés, fabrique des objets en pâte à modeler avec les enfants, télétravaille mais maintient quand même deux jours d’avance sur le programme scolaire. Pour la majorité des familles, la réalité ne ressemble pas à ça. Il serait souhaitable avec cette crise de beaucoup moins nous juger les uns les autres et essayer davantage de nous comprendre. Je suis en lien régulier avec le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, car de nombreux parents ont fait savoir que le rythme était difficile à suivre. Enseigner est un métier, cela ne s’apprend pas en deux clics ni en deux mois. Je lui ai demandé de porter un message de bienveillance vis-à-vis des parents, qui ne doivent pas culpabiliser quand ils ont le sentiment de ne pas très bien y arriver. Le ministre de l’Éducation nationale est très à l’écoute de ces remontées.

Beaucoup d’associations familiales nous disent que l’on peut profiter du confinement pour redéfinir les rôles à la maison : cela peut être un sujet de discussion au sein des familles. Les hommes qui prennent en charge plus de tâches domestiques doivent poursuivre leurs efforts. Beaucoup parlent du « monde d’après » : une nouvelle solidarité au sein des couples peut en faire partie.

Source : LEPOINT

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