Les mystérieuses prestations du cabinet d'avocats de Nicolas Sarkozy pour Lagardère -

Les mystérieuses prestations du cabinet d’avocats de Nicolas Sarkozy pour Lagardère

Nicolas Sarkozy siège au conseil de surveillance de Lagardère comme administrateur indépendant, bien que le groupe de médias soit un des clients du cabinet d’avocats de l’ancien président de la République.

Nicolas Sarkozy a fait son entrée le 27 février au conseil de surveillance de Lagardère. En termes de gouvernance, l’ancien président de la République est considéré comme un administrateur indépendant vis-à-vis du groupe de médias. Une qualification retenue malgré ses liens multiples avec Arnaud Lagardère et son groupe. A commencer par des relations d’affaires, ce qui en théorie ne permet pas de considérer l’administrateur comme indépendant. En effet, Lagardère fait actuellement partie des clients du cabinet d’avocats Realyze, anciennement connu sous le nom de Claude & Sarkozy. Ce cabinet a été cofondé en 1987 par Nicolas Sarkozy, qui l’a réintégré en 2012 après son départ de l’Elysée, et qui en détient toujours 34%, via une holding baptisée CSC. Lagardère est un client de longue date : selon l’Obs, le cabinet conseillait déjà le groupe de médias en 1992 lors de la faillite de la Cinq. Toutefois, Lagardère précise que Nicolas Sarkozy lui-même ne travaille pas pour le groupe, et que le volume d’affaires avec le cabinet n’est “pas significatif”, ce qui justifie que l’ancien Président soit considéré comme administrateur indépendant. Interrogés, Lagardère comme Realyse n’ont toutefois pas voulu indiquer le montant du chiffre d’affaires réalisé par le cabinet avec le groupe de médias, ni la nature de ces prestations.

Realyze est notamment actif dans l’immobilier et le crédit à la consommation, avec pour clients la Mutuelle des architectes français, BNP Personal Finance, Carrefour Banque, PSA Finance, Ferrari Financial Services… Mais le cabinet compte aussi de nombreux clients dirigés par des proches de Nicolas Sarkozy : les villes de Levallois et Puteaux, les groupes Bouygues, Servier, BPCE… Depuis le retour aux affaires de l’ancien président, le chiffre d’affaires du cabinet a doublé, passant de 3,5 à 7 millions d’euros entre 2011 et 2018, selon des des documents consultés par Capital. Le bénéfice net a aussi augmenté pour atteindre 610.312 euros en 2018, soit le triple de 2017. Ce qui a permis à la holding CSC de distribuer 395 200 euros de dividendes depuis 2013, sur lesquels Nicolas Sarkozy a donc touché 134 368 euros.

L’entrée de Nicolas Sarkozy au conseil de surveillance, effective depuis le 28 février, doit être entérinée par les actionnaires lors de l’assemblée générale du 5 mai. Sa nomination ne devrait pas poser de problème, car elle est soutenue à la fois par Arnaud Lagardère et son principal opposant, le fonds activiste Amber Capital, premier actionnaire du groupe avec 18% du capital. Outre Nicolas Sarkozy, Arnaud Lagardère a aussi demandé l’aide de deux industriels, Marc Ladreit de Lacharrière (qui a pris 3,5% du capital) et Vincent Bolloré (qui a pris 10,6% via Vivendi).

Quant à Nicolas Sarkozy, Arnaud Lagardère évoquait lui-même en 2010 sur RTL sa “proximité amicale et politique avec le président”. Ces liens anciens ont été noués par l’intermédiaire de Jean-Luc Lagardère, qui avait par exemple organisé en janvier 2003 une fête pour les 48 ans du maire de Neuilly. L’industriel gascon lui avait demandé de veiller sur son fils s’il lui arrivait malheur. L’homme politique a tenu parole, et a notamment été très présent auprès d’Arnaud après son décès en mars 2003. Dans sa biographie, Arnaud Lagardère, l’héritier qui voulait vivre sa vie (Flammarion), Jacqueline Rémy raconte que le ministre lui avait alors déclaré : “Maintenant, tu es responsable d’entreprise. Il ne faut pas faire de romantisme. Si tu veux honorer la mémoire de Jean-Luc, tu te concentres sur ton groupe. Et tu te poses en chef”. Et Arnaud d’avouer à la journaliste : “Nicolas Sarkozy a été le premier et le seul à me parler immédiatement comme ça”.

Mais deux problèmes se posent alors rapidement à l’héritier : les droits de succession à payer sur l’héritage, et la présidence de sa filiale EADS. Le gouvernement de Jacques Chirac fait pression pour y nommer Noël Forgeard, et dans ce but bloque le dossier fiscal de l’héritage. Dans Complément d’enquête en 2017, Arnaud racontera : “Je vois un certain nombre d’interventions, probablement pour me forcer la main, de gens, d’intermédiaires, qui me font comprendre que si je peux aider un peu Noël Forgeard, on pourrait s’arranger vis-à-vis des impôts…”

Heureusement pour Arnaud, en mars 2004, Nicolas Sarkozy est nommé à Bercy et débloque le dossier de la succession. “Je vais étudier l’accord conclu avec la direction générale des impôts. S’il n’y a pas de problème, je le signerai”, dit le nouveau ministre de l’économie à Arnaud, selon Arnaud Lagardère, l’insolent (Maren Sell), biographie de Thierry Gadault. Quatre mois après, un accord est signé et fuite dans la presse. Il s’avère très favorable à Arnaud : l’héritier paye seulement une dizaine de millions d’euros de droits de succession sur sa part d’héritage chiffrée à 180 millions d’euros. Soit un taux d’environ 5%, très loin des 40% prévus par le barème sur les successions en ligne directe, après déduction d’une franchise… Dans Complément d’enquête, Arnaud assurera toutefois : « l’accord a été fait avec le ministre du budget de l’époque, Alain Lambert. Il a été entériné, validé, signé par le ministre avant l’arrivée de Nicolas Sarkozy ».

Après son départ de Bercy, Nicolas Sarkozy est en avril 2005 l’invité d’honneur d’un séminaire du groupe Lagardère à Deauville. Arnaud le présente ainsi à ses cadres : “il y a un homme qui a oeuvré pour nous, pour moi, c’est-à-dire pour notre indépendance et notre survie… Il m’a manqué toute ma vie un grand frère, qui me guide vers les bon choix. Je vous présente quelqu’un qui est un peu un frère pour moi, je vous demande un tonnerre d’applaudissements pour Nicolas Sarkozy !”

La veille au soir, lors d’un dîner en petit comité, le futur président semble donner des directives à Arnaud Lagardère : virer Jean-Louis Gergorin d’EADS, fusionner CanalSat avec TPS… “Ce qui choque ce soir-là, c’est le mutisme d’Arnaud. Jamais son père, Jean-Luc, n’aurait accepté que soit étalée une telle vassalité envers un tiers devant des tiers. Tant et si bien qu’on en vient à subodorer de quel côté de la table se tient le vrai patron du groupe”, racontera un témoin, Jean-Claude Maurice, alors directeur de la rédaction du Journal du dimanche, un des journaux du groupe Lagardère.

En août 2005, un autre journal du groupe, Paris Match, publie en une la photo de Cécilia Sarkozy avec son amant Richard Attias, à la grande fureur de Nicolas Sarkozy. Le directeur de l’hebdomadaire, Alain Genestar, est limogé un an plus tard et assure alors que Nicolas Sarkozy a demandé sa tête à Arnaud Lagardère. Interrogé sur cet épisode par Jacqueline Rémy, Arnaud déclarera sans détours : “Nicolas est mon copain, je le défends”.

Après l’élection de Nicolas Sarkozy à la fonction suprême en 2007, les relations entre les deux hommes se resserrent encore. Certes, Arnaud Lagardère ne figure pas parmi les invités du Fouquet’s. Mais, selon l’Obs, il est le premier à rendre visite au nouveau président au QG de campagne de la rue d’Enghien quelques heures avant la victoire. Peu après, le Journal du dimanche décide de mettre à la poubelle un joli scoop : Cécilia Sarkozy n’a pas voté au second tour de la présidentielle. En 2008, le directeur de la rédaction du JDD Jacques Espérandieu, est limogé. Le mécontentement de Nicolas Sarkozy à son égard est une des raisons de cette éviction, assure Jacqueline Rémy dans sa biographie.

Enfin, en 2009, Nicolas Sarkozy remet la légion d’honneur à Arnaud Lagardère dans son bureau de président de la République. Mais ce n’est pas tout. “Sarkozy a souvent soutenu Arnaud : pour faire venir les Qataris dans le capital en 2006, pour contrer l’attaque [de Guy Wyser-Pratte] contre sa commandite en 2010, et pour décourager les visiteurs du soir venus en 2011 lui présenter leurs plans de rachat du groupe Lagardère, jugé à bout de souffle: ‘Non, non, n’y touchez pas’”, a déclaré un proche d’Arnaud à Jacqueline Remy.

Source : CAPITAL

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