« Faute de charlottes, on met des slips jetables sur nos têtes… » -

« Faute de charlottes, on met des slips jetables sur nos têtes… »

Juliette, 25 ans, interne en gériatrie dans un hôpital de la banlieue parisienne, est en première ligne dans la bataille contre le Covid-19.

Elle avait choisi ce stage un peu par hasard ; Juliette* aurait préféré la pédiatrie. Puis, elle s’est fait une raison, Juliette « aime beaucoup la gériatrie ». La jeune interne de 25 ans, qui a déjà passé six mois dans une maison de retraite, est très à l’aise avec les personnes âgées. Elle sait leur parler, leur sourire, les écouter, et la fin de vie ne lui fait pas peur. Il n’empêche, quand le Covid-19 a pénétré dans son service, elle n’était pas prête à vivre un tel drame.

Juliette, qui habite seule dans un studio à Paris et se rend tous les jours en métro et en bus dans un hôpital de banlieue, fait partie de ces soignants qui sont en première ligne dans cette guerre sanitaire. Il y a des jours où c’est plus difficile que d’autres : « J’ai des patients qui sont à J + 8, J + 10, je ne sais même pas si je vais les retrouver demain matin », nous confie-t-elle, épuisée. Tout a vraiment commencé il y a 15 jours. « En 24 heures, on a fait sortir tous les patients qui étaient en convalescence et rempli tous les lits ! [35 dans son service, NDLR]. » La semaine précédente, il n’y avait « pas un seul Covid dans [s]on aile ».

« Comment vous dire MERCI ? »

Les nouveaux patients (de 72 à 100 ans), à la différence de ceux que les gériatres ont l’habitude de voir, sont des personnes plutôt autonomes, certains venant d’Ehpad (26 établissements hospitaliers pour personnes âgées dépendantes sont conventionnés avec cet hôpital), d’autres arrivant directement de chez eux, comme cette centenaire (née en 1919) qui a « toute sa tête », mais qui est très fatiguée et sous oxygène. Ou cet ancien prof de 92 ans, qui donne toujours des cours bénévolement à des jeunes en difficulté et qui est sorti le sourire aux lèvres, mardi dernier, avant de laisser un mot touchant à l’équipe des soignants : « À toutes celles et tous ceux qui ont maîtrisé ce virus provoquant la terre entière à se mettre à plat ventre… Comment vous dire MERCI ? »

De quoi redonner du courage à Juliette qui travaille dans des conditions plus que précaires : elle change de masque – uniquement des chirurgicaux, « les FFP2 sont réservés à la réa et aux urgences » – seulement une fois par jour, alors que, dans son service, se pratiquent désormais des prélèvements. « Quand j’en demande, j’en ai, mais on nous les délivre au compte-gouttes. » Et pour cause, en plus de la pénurie nationale, au début de l’épidémie, il y a eu de nombreux vols dans son service. Des vols de masques, de lingettes désinfectantes et même de lunettes (pour soigner les patients sous aérosol) ont été commis dans les bureaux des cadres hospitaliers, pourtant fermés à clef.

Pour le reste de son équipement, Juliette n’a qu’une surblouse bleue en tissu très fin – les pyjamas jetables sont réservés aux urgentistes. « Quand on l’enlève, on fait bien attention à ne pas déchirer les nœuds pour pouvoir la remettre le lendemain », précise l’interne, qui vient d’apprendre que dorénavant sa surblouse ne serait plus changée tous les deux jours, mais lavée et réutilisée tous les jours ! Le système D ne s’arrête pas là : « Faute de charlottes, on met des slips jetables sur nos têtes ! Bien sûr, il faut en mettre deux pour recouvrir les trous qui servent aux jambes… » précise-t-elle. Et depuis la fin de semaine dernière, ce sont les antibiotiques (pourtant dans le protocole officiel) qui commencent à manquer.

Malgré cela, l’ambiance dans son service est plutôt bonne et les soignants se serrent les coudes. Une infirmière a cependant été mise en arrêt maladie : un homme ayant forcé le passage pour aller dans la chambre de son père lui a cassé le bras… « C’est dur pour les familles [les visites sont interdites, NDLR], qui sont à cran elles aussi, mais parfois elles sont vraiment impolies, voire insultantes. » Juliette tente du mieux qu’elle peut de rassurer ses patients, qui restent sensibles à un petit sourire. « De toute façon, si cela s’aggrave, on ne pourra pas faire grand-chose pour eux… soupire-t-elle. Dès qu’un patient se dégrade, on sait qu’il ne sera pas pris en réa. D’une part, parce que la réa est pleine, et d’autre part, parce que, passé un certain âge, ils ne supporteraient pas d’être intubés. »

Des camions réfrigérés attendent sur le parking

Les patients de gériatrie ne sont clairement « pas prioritaires », confirme l’interne. Un « tri » – qui ne dit pas son nom – est bien en marche. Cela ne choque pas vraiment l’interne, qui comprend, médicalement et techniquement, la raison. « Mais quand cela arrive à un de mes patients, c’est dur d’expliquer à la famille… On se demande si, dans un monde idéal, on aurait pu emmener cette personne en réa. Au moins, on aurait pu se poser la question. » Juliette a encore demandé, hier, l’avis d’un réanimateur pour un patient de 76 ans. La réponse a été négative.

Statistiquement, chaque décès représente un lit qui se libère. Juliette ne compte plus le nombre de patients qu’elle a perdus dans son service en quinze jours. « C’est une souffrance de les voir partir, ils sont conscients, ils suffoquent sous leur masque à 40 respirations par minute, on les sédate un peu pour que ce soit moins violent… » Un de ses patients a pris, mardi, la dernière place disponible à la morgue. Des camions réfrigérés attendent sur le parking pour les suivants.

Dans le service de gériatrie de Juliette, c'est le système D.
©  DR

« Le plus dur est de savoir qu’on ne pourra pas tout faire pour les sauver… » regrette l’interne, qui prend « des fortifiants » pour tenir.

* Le prénom a été modifié

Source : LEPOINT

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